Archive pour la catégorie ‘Dossier : Contributions au Colloque Europe, Citoyenneté et Franc-Maçonnerie’
La culture maçonnique, un socle pour l’Union européenne
Pour le meilleur et pour le pire, la franc-maçonnerie est de nouveau sous les feux de l’actualité. Qu’on s’en félicite ou que l’on s’en alarme, on ne doit pas perdre de vue que cette institution, héritière d’une longue histoire, ne vit pas que de préoccupations immédiates : n’en déplaise aux échotiers, c’est dans la longue durée bien plus que dans l’éphémère qu’elle règle sa vraie nature et désigne les enjeux fondamentaux.
Dans notre pays, la France, où de nos jours, 140 000 hommes et femmes travaillent et réfléchissent sous sa bannière, la franc-maçonnerie a presque toujours été au centre de malentendus considérables. Sans doute, son statut de cercle sinon fermé du moins seulement entrouvert, cultivant non point le secret mais une certaine discrétion, a-t-il beaucoup joué pour susciter soupçons et méprises. Lors de la première révélation publique de ses mystères, à Paris en 1744 déjà, un petit quatrain en vers de mirliton décrivait plaisemment ce paradoxe :
« Pour le public, un franc-maçon
Sera toujours un vrai problème
Qu’il ne saurait résoudre à fond
Qu’en devenant maçon lui-même. »
Rien de nouveau disions-nous sous le soleil des loges…
Depuis cette époque des dizaines de milliers d’ouvrages de toute sorte lui ont été consacrés à travers le monde et notamment en France, où elle a toujours montré une vigueur particulière. Pourtant, bien que tout un chacun puisse aujourd’hui, sans grande difficulté, apprendre ce qui se passe dans une loge, la franc-maçonnerie n’a pu lever certaines ambiguïtés. Les souvenirs d’une histoire encore récente entre 1870 et 1940, au cours de laquelle les francs-maçons ont souvent occupé le devant de la scène publique et ostensiblement nourri le débat politique, ont fait oublier la double nature qu’à revêtue, depuis ses premiers pas, la franc-maçonnerie française : tout à la fois celle d’un engagement civique et citoyen, car jamais les loges n’ont été indifférentes aux problématiques de leur temps, et avant tout celle d’un cheminement initiatique intime, par nature incommunicable mais anthropologiquement fondateur.
Contributions au Colloque : Europe, Citoyenneté et Franc-Maçonnerie
Réfléchir (1) sur les idées de République, d’Europe et de citoyenneté implique au préalable qu’on se pose la question de savoir quelles sont les conditions conceptuelles et historiques qui ont permis l’émergence d’une sorte de « philosophie de la république » ou encore d’une « citoyenneté européenne » ?
Tel est l’objet de ce recueil de contributions au colloque organisé les 5 et 6 février 2004 à Ronchin par l’IDERM- Septentrion auquel s’était associé le Cercle Erasme
Faut-il rappeler que l’IDERM- Septentrion se propose d’étudier le fait maçonnique à travers des méthodes disciplinaires aussi diverses que l’histoire, la linguistique, la philosophie, la littérature ou la musicologie. .
Quant au cercle Erasme, il rassemble des universitaires maçons du Nord appartenant à différentes obédiences désireux de confronter leurs expériences de débattre des problèmes rencontrés dans leur activité professionnelle mais ne s’interdisant pas de traiter aussi des questions qui traversent la société dont ils sont acteurs.
Pour ces deux associations, être maçon ce n’est pas quitter le monde et s’opposer à l’extériorité mais au contraire éprouver que ce monde et cette extériorité attendent de recevoir de celui qui s’est engagé en eux un éclat de la lumière dont ils manquent.
C’est dans cet esprit qu’a été organisé le colloque de février 2004 avec l’intervention de 12 chercheurs ou spécialistes devant plus de 300 auditeurs. Colloque inter-obédientiel qui a vu des thèses (comme on le lira dans les pages suivantes) quelquefois différentes mais écoutées avec la plus grande tolérance comme il convient à une démarche maçonnique.
On le sait, l’Etat se définit traditionnellement par le privilège d’émettre sa monnaie, de diriger ses forces de sécurité (intérieure et extérieure) donc d’avoir une politique étrangère spécifique et de posséder le monopole de la justice. Trois attributs traditionnels de la souveraineté de l’Etat. La monnaie unique, les premières ébauches de forces armées supranationales, l’existence de tribunaux européens et enfin l’esquisse d’une diplomatie européenne obligent à poser la question de l’existence de l’Europe comme entité politique propre et plus spécifiquement de la citoyenneté européenne.
Citoyenneté dont au demeurant il a fallu rappeler les conditions d’émergence depuis le 17ème siècle (Hobbes) jusqu’au 20ème en passant par des moments privilégiés : Rousseau, les révolutionnaires ou les premiers républicains.
Cette lutte pour la citoyenneté s’est, du reste, déroulée suivant une temporalité différente dans d’autres états européens (l’Espagne en particulier).
Il est vrai qu’au demeurant rapprocher les notions d’Europe et de citoyenneté ne va pas de soi. « Citoyen européen » ? L’expression a-t-elle un sens ou implique-t-elle une contradiction interne pour qui connaît la nature de l’Etat moderne ?
Certains participants ont été plus loin et ont posé une question tant théorique que politique : peut-il y avoir y avoir une « république européenne ? » Si, suivant la pensée de Hegel, dernier grand théoricien de l’Etat moderne, l’Etat c’est ce à quoi tout est soumis et qui n’est soumis à rien – alors l’Etat national est-il le dernier mot de l’histoire ?
Les participants ont débattu librement et en toute franchise de ces questions devant un public attentif et exigeant.
Mais tous se sont mis d’accord pour reconnaître que l’Europe dans sa construction comme entité spécifique se doit de respecter certaines valeurs fondamentales : dignité de la personne humaine, civisme, séparation des pouvoirs et laïcité.
Bien mieux, le projet européen doit susciter un supplément de participation démocratique car plus les institutions centrales sont centralisées, plus l’exigence démocratique doit être prise en compte – cette démocratie participative se conjuguant avec la démocratie élective.
Nous sommes devant la nécessité d’une «longue marche » de la citoyenneté européenne. En effet nous appartenons tous à des «communautés de destin » de différentes échelles c’est à dire à des communautés de fait dans lesquelles se rencontrent des individus qui n’ont pas choisi de «vivre ensemble » mais qui ne peuvent pour autant abolir leur relation d’interdépendance…Il faut bien comme disait Kant se supporter mutuellement. L’alternative est donc simple : ou en faire une relation de civilité réciproque ou entrer dans la spirale de la destruction mutuelle.
Aussi la culture ou plutôt les cultures nationales restent un puissant ferment de choix et développement de la liberté.
Somme toute, l’Europe (des nations, des peuples ou fédérale) doit développer les notions de cosmopolitisme chères aux hommes des Lumières dont les Maçons sont les héritiers fidèles.
On le voit ces réflexions de 2004 anticipaient le grand débat qui agite nos états européens en 2005 : quelle signification et quelle valeur peut avoir une « constitution européenne » ? En quoi fait-elle progresser les droits de l’homme et la constitution européenne accomplit-elle ou dépasse-t-elle les constitutions des états existants ?
Le succès d’un tel colloque, expression de la vitalité de la Maçonnerie dans le Nord, témoigne de la nécessité d’une réflexion transversale sur notre civilisation. Il est, par ailleurs, assez évident que ce colloque dans les années qui viennent en appellera d’autres.
Il nous reste à remercier tous ceux qui nous ont aidé : la Municipalité de Ronchin, le Conseil général et d’autres institutions, prouvant par là l’intérêt qu’elles ont pris à notre réflexion.
(1) Ce colloque s’est déroulé les 5 et 6 février 2004. Reproduction des débats avec l’autorisation de l’IDERM-SEPTENTRION.